Souvenirs du Tout-Paris

Deux ventes célèbrent deux mythes de la culture françaises. Dispersion de souvenirs du chanteur Maurice Chevalier et du peintre Kees Van Dongen

Le roi du Caf’conc aux enchères
Le roi du Caf’conc aux enchères

Chacun à sa manière a représenté un mythe français. L’un fut un grand chanteur populaire international. Il s’appelait Maurice Chevalier (1888-1972) et fut le roi des caf’conc’ de Ménilmontant avant de partir dans les années 1930 à Hollywood, où il incarne alors le rôle du Français au canotier et à l’accent à couper au couteau. Avant de revenir en France et de vivre confortablement dans sa grande villa de Marne-la-Coquette, près de Paris. Le 9 décembre, une vente aux enchères judiciaire, qui se tiendra à l’Hôtel Drouot (1), réglera la succession de sa dernière compagne, décédée en mai dernier. L’ensemble est estimé 140.000 euros.

 

L’autre fut un grand peintre. Le 17 décembre, l’étude Ader-Nordmann cédera à la salle des ventes Favart (2) 55 lots de photos, correspondances, carnets qui appartenaient au peintre Kees Van Dongen (1877-1968) et à son épouse d’un temps, Léa Jacob, dite Jasmy, décédée en 1950. Par le fruit de la succession de cette dernière, ces lots sont dispersés avec une estimation de 100.000 euros. Van Dongen, le Hollandais installé à Paris, s’inscrit dans l’histoire de l’art d’abord par une création fauve, avant de devenir un peintre ultramondain du Tout-Paris des Années folles.

Van Dongen amoureux

Selon l’expert Thierry Bodin, tous les documents consacrés à Van Dongen sont inédits. « Cela donne un nouveau regard sur sa vie durant les Années folles. » Jasmy est peintre styliste et décoratrice, mais surtout une des figures de la société agitée de la mode et des arts. Elle sera sa compagne entre 1916 et 1927, avant de se remarier en 1931 avec un général. Abel Gance, Colette ou Raoul Dufy lui écrivent… Mais elle-même n’est pas restée dans l’Histoire, si ce n’est par un exceptionnel portrait de Van Dongen, qui appartient au musée d’Art moderne. 100 pages de ses notes et dessins sont estimées 800 euros. En revanche, la correspondance amoureuse de Van Dongen avec Jasmy, 40 pages écrites par le peintre, ornées de dessins et accompagnées d’une carte postale représentant une bouche sous laquelle le peintre a inscrit « lèvres menteuses » est estimée 20.000 euros. Mais une simple lettre qui annonce la fin de leur relation en 1927 sur 2 pages est estimée 1.500 euros. Van Dongen n’a plus le cœur à dessiner : « Il m’est très doux de lire que tu m’aimes que tu n’as que moi, que tu tiens à moi et que tu ne veux que mon bonheur, mais toutes ces belles paroles sont bien en contradiction avec ta façon de faire. »

Le catalogue de la vente Maurice Chevalier est beaucoup plus vaste, (547 lots), car il contient, outre les riches documents, des meubles, tapis, montres et même du vin de la cave du chanteur, qui présentent moins d’intérêt.

Dédicaces prestigieuses

Le journaliste Jacques Pessis a publié une synthèse des mémoires de Maurice Chevalier (2012, éditions Omnibus). Il a bien connu la maison de Marne-la-Coquette. « Nous avons tenté avec sa dernière compagne, Odette Meslier, de la faire classer, en vain. Maurice Chevalier était aussi connu que la tour Eiffel. Dans les années 1930, il a obtenu un oscar à Hollywood. Mais il a fait de la scène du temps du noir et blanc. De ce fait, on connaît ses chansons comme “Valentine” ou “Dans la vie faut pas s’en faire”, mais on ne l’identifie pas. » Le plus impressionnant de la vente tient aux dédicaces de certains documents. Aragon en 1945, en marge d’un recueil de textes sur l’art, écrit : « A Maurice Chevalier, parce qu’une amitié neuve est comme le soleil aujourd’hui. » (Estimation : 500 euros.) Eugène Ionesco en 1967 écrit : «  Pour Maurice Chevalier, que j’admire depuis toujours, que j’admirerai demain, après-demain, éternellement, car il est la jeunesse même, la gentillesse même et parce qu’il a l’intelligence et la délicatesse du cœur. » (Estimation : 200 euros.) Vers 1955, Marlène Dietrich inscrit sous une de ses photos : « J’ai toujours su que tu étais le plus grand, mais, depuis que j’ai envahi ton métier, je suis à genoux, Marlénou. » (Estimation : 200 euros.)

Ces deux ventes devraient attirer, chacune dans leur genre, pour les documents les plus personnels de ces Parisiens de légende des enchères importantes.

Un article de Judith Benhamou-Huet, Les Echos

(1) www.cpjudiciaire.com (2) www.ader-paris.fr